Dans les années '80, il y avait une école tout au bout d'un chemin qui bordait de grands champs. Il y avait des gamins qui, par petits groupes, s'y rendaient chaque matin. Par petits groupes, parce que c'était la règle : pas de tout-petit sans au moins un très grand pour lui tenir la main.

Dans les années '80, il y avait une école. Ou plutôt deux. On ne sortait de la première que si l'on savait suffisamment bien lire et écrire pour pouvoir entrer dans la seconde. Pas vraiment de niveaux, pas vraiment de différences à part celle-là. Parce que c'était la règle : tout le monde pouvait profiter de tout le savoir qui se répandrait là.

Alors, dans la petite école tout au bout du chemin, il arrivait parfois qu'un petit finisse, en une ou deux années, par en apprendre tout autant qu'un grand. Il est même arrivé plus d'une fois qu'une toute petite souffle les réponses à ceux, plus âgés, qui ne les savaient pas.

Dans les années '80, à l'école du bout du chemin, il y avait, pour ceux qui le voulaient, de la place pour toujours plus travailler. Parce que c'était la règle : l'envie d'apprendre, de recevoir et de donner ne saurait être bridée. Alors, ceux qui aimaient peindre peignaient, ceux qui aimaient lire lisaient, ceux qui aimaient écrire écrivaient, et ceux qui aimaient jouer, tout autant, le pouvaient.

Dans la cour de la grande école du bout du chemin, il y avait un immense tilleul. On ne savait pas très bien quand il avait été planté. Ses racines, chaque année, grossissaient et finissaient même par déformer le bitume sous les pieds. C'est dans ses feuilles qu'à l'automne, les enfants se roulaient. C'est à ses branches décharnées que l'hiver se voyait, c'est à ses fleurs que le printemps se sentait. C'est à son ombre que l'été, tous ont fini, un jour, par se quitter.

Emportant dans leurs poches quelques bouts d'une enfance qu'ils sentaient s'éloigner. Des fleurs desséchées, des souvenirs de colle, d'estrade et puis de craie, la chaleur du vieux poêle, la lumière des néons, les compèt' de marelle, et le grincement du vieux taille-crayon... Et puis, peut-être aussi, une sorte d'intuition que de tout cela, un jour, il leur faudrait faire quelque chose. Parce que c'était la règle : en apprendre suffisamment pour être, et en savoir assez pour faire.