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"[...]

- ça te dirait de venir boire un verre, ou un truc dans le genre ?

 - En fait, je crois que je ne suis pas prêt... pour un verre. Ou pour un truc dans le genre. J'crois que j'suis pas prêt pour tout ça. Encore une fois. J'suis pas prêt à laisser une fille me sourire, à la suivre, peu importe où. A me réjouir qu'elle se soit épilé les jambes. J'suis pas prêt à laisser une fille se faire jolie pour moi, j'suis pas prêt à trouver qui que ce soit de joli en fait. Pas prêt du tout... Je ne veux pas de tout ça, pas maintenant. Le premier verre, le dernier verre, et tout qu'il y aurait entre ces deux verres. J'suis pas prêt...

Elle avait bien eu envie de tout de suite l'arrêter, de lui dire que non, non, non, ça n'était pas du tout de cela qu'il s'agissait. Qu'il se gourait, ah ça oui, il se gourait ! Que ça n'était pas le premier verre avant le dernier verre, et que d'ailleurs, elle n'était même pas épilée (au cas où ça pourrait le rassurer)... Il avait l'air un peu affolé, et elle n'avait jamais tellement aimé ça chez un homme. Parce que l'affolement, c'est un peu comme l'antichambre de la lâcheté.

Et lui, il était affolé. Affolé de lui-même. Et ça le faisait parler, parler, parler, d'une traite sans s'arrêter. Il avait la logorrhée de ceux qui s'étaient tus trop longtemps. Elle savait exactement de quoi il s'agissait, mais tout cela la dépassait. Elle savait qu'au delà de tout ce qu'il disait ne pas être prêt à vivre, c'était tout ce qu'il avait déjà vécu qui se dessinait.

Et elle le laissa faire. C'était comme un genre de solidarité que se devaient les gens qui avaient habité très longtemps la même sorte de fêlure. Elle l'écouta sans intervenir parce que dès la première phrase, dès le premier mot, elle avait compris. Elle se contenta d'écouter sa litanie, se disant que tout cela manquait singulièrement de virgules (ça ne serait pas la première fois que la ponctuation lui servirait de refuge).

Quand le rythme de ses mots commença enfin à ralentir, elle sut que bientôt il s'arrêterait de parler pour de bon. Et que ça sonnerait sans doute le signal du sauve-qui-peut qui lui ferait tourner les talons. Après ça, il n'aurait de cesse de l'éviter... L'affolement, la lâcheté, c'était presque écrit d'avance.

Elle sentit que le seul moyen de l'en empêcher, c'était sans doute de l'interrompre maintenant, avant qu'il ne s'arrête de lui-même. L'interrompre... comme on change à toute force l'aiguillage, avant que le train ne déraille. Alors, elle décida qu'il y aurait quelque chose entre eux au-delà de cet instant, quelque chose d'autre que l'évitement. Alors, elle décida de l'empêcher de dérailler.

Et elle posa ses mots, juste entre les siens :

 - Et pour de l'amitié ? Tu te sentirais prêt pour de l'amitié ?"

 

 

[Ceci est une "fiction". Toute ressemblance avec quoi que ce soit ne serait que pure coïncidence.Sans déc'...]