Il lui avait dit "grimpe là-haut et tu verras", sans pour autant lui dire ce qu'il verrait là-bas...

Et c'est ainsi qu'il s'était retrouvé sur un chemin de terre dont il ne savait pas encore où il le mènerait, et qu'il ne s'était décidé à arpenter qu'à contre-coeur pressentant sans doute qu'il serait son fil à retrordre.

 

Déjà il regrettait. Il regrettait ce qu'il laissait derrière lui, ce qui devenait de plus en plus petit à chaque pas qu'il posait devant le précédent. Chaque pas qu'il faisait, il le regrettait. Et chaque pas qu'il lui restait à faire, il le redoutait tout autant. Il avançait et il ne savait pas ce qu'il foutait là, dans ce pays où ses yeux et ses oreilles résonnaient d'une grammaire qui leur était inconnue, dans ce bout du monde où un air différent remplissait ses poumons et soulevait sa poitrine à chaque respiration.

Il ignorait pourquoi il l'avait suivi, lui qui n'était même pas là, lui qui n'avait eu de cesse de disparaître de sa vie, à chaque fois. Alors pourquoi ? Pourquoi jouer encore à ce jeu-là ? Peut-être juste pour ce qu'il apprendrait de lui-même. Ce qu'il apprendrait de lui-même plus que ce qu'il apprendrait du vieux qui le décevrait sans doute encore cette fois.

- Le vieux fou, il doit bien se marrer à l'heure qu'il est !

Il s'imaginait qu'il l'attendrait là-haut sans toutefois en être tout à fait certain. Mais sa possible absence était une éventualité qu'il se refusait à envisager parce que ça l'empêcherait d'avancer. Et il lui fallait encore avancer. Avancer encore, sur ce chemin où chaque caillou ne semblait avoir été semé que pour venir se cogner sur ses godasses mal lacées, que pour venir se coincer sous ses semelles déjà bien trop usées.

Il était mal équipé et il lui semblait que ça avait toujours été le cas et qu'il n'avait aligné les chapitres de sa vie qu'en étant mal équipé pour ce qu'il aurait à y écrire. Pour autant, ça ne l'avait jamais tellement arrêté... S'il fallait bien lui reconnaître une chose, c'est qu'on ne l'arrêtait pas facilement. Jusqu'au bout il allait, même si le bout n'était pas nécessairement la bonne voie.

Et là encore, il avancerait jusqu'au bout. Jusqu'en haut. Même si au détour du chemin, le bout et le haut se dérobèrent sous ses yeux et s'éloignèrent sans crier gare. Cette montagne était un trompe-l'oeil, il aurait dû le savoir.

- Putain ! Mais qu'il aille se faire foutre... Saleté de vieux !

L'altitude qui augmentait lui faisait tourner la tête et ce semblant d'ivresse l'autorisait à un début de grossièreté.

Saleté de vieux... Il l'avait toujours appelé "le vieux", sans être lui-même tout à fait jeune encore. Et le vieux l'avait toujours laissé faire.

 

Ce n'est qu'au bout d'une heure et demi de marche supplémentaire qu'il arriva enfin à la petite maison de planches qui était censée leur servir de refuge et les abriter. Les abriter... Pas sûr que le pluriel serait de circonstance parce qu'à l'évidence personne ne l'attendait là.

"Grimpe là-haut, et tu verras" qu'il lui avait dit. Et maintenant il était là avec pour unique joie celle d'avoir réussi à y hisser sa carcasse. Et encore une fois, le vieux s'était dérobé. Encore une fois, il avait disparu. Mais fallait-il vraiment s'en étonner ?

 

La seule chose qui l'attendait ici (depuis combien de temps, il était difficile de le deviner), c'était un message griffonné à l'encre noire. C'était l'écriture du vieux sur un vieux papier buvard :

"On a deux vies... La seconde commence quand on a compris qu'on n'en a qu'une."

Avec des guillemets comme pour signifier que ces mots-là n'étaient pas les siens et qu'il lui avait fallu les emprunter à quelqu'un. Et plus bas, en beaucoup plus petit comme on aurait écrit une chose qui ne saurait être que chuchottée : Tu n'as pas eu le choix du jour de ta naissance. Et si tu t'offrais celui de ta renaissance...

 

Saleté de vieux... On dirait bien que cette fois, il avait enfin réussi.