Fauteuil-rouge

(image Sylvain Lang)

 

Elle était là sur le trottoir, assise sur le vieux fauteuil rouge. Elle avait un enfant dans le ventre et un autre sur les genoux.

Le vieux fauteuil déglingué avait été posé là, au milieu des cartons, au milieu de leur foutoir qui rentrait tant bien que mal dans un camion qu'ils auraient voulu moins petit. Il avait été posé là, et elle s'était posée dessus. C'était à peu près la seule chose logique, à cet instant.

Le camion se remplissait, la maison se vidait, et c'était comme si plus rien ne leur appartenait. Ils étaient en transit, ni plus ici, ni déjà ailleurs. Ils étaient des électrons libres expédiés vers une destination lointaine, qui tentaient de se rassembler, de retrouver leur centre et leur périphérie. Ils étaient des exilés volontaires qui tentaient de retrouver le bien fondé de leur décision au beau milieu de tous leurs cartons.

Les affaires dans les cartons, les cartons dans le camion, le camion vers sa destination.

A ce moment-là, elle aurait juste voulu être une chose qu'on emballe dans du papier-bulles. Elle aurait voulu qu'on la porte, qu'on la cale, qu'on la déplace, qu'on l'embarque, qu'on la débarque, qu'on la déballe. Point final. C'est peut-être pour ça qu'elle s'était posée sur le vieux fauteuil rouge. Pour s'inanimer le temps d'un déménagement et reprendre vie une fois que tout serait fini.

 

Et lui, pendant ce temps, il s'affairait. Il montait, il descendait, il portait, il déplaçait... Il déployait tout ce qu'il avait d'énergie à faire rentrer leur vie dans ce foutu camion qui semblait décidément bien trop petit. "Putain, c'est juste... ça ne va jamais tenir" pensait-il au fur et mesure que le truc se remplissait. Et pourtant, il faudrait que ça tienne. Il faudrait que tout se tienne. Quel sens tout cela pourrait-il avoir sinon ?

Il s'exaspérait de voir tout ce qu'ils avaient accumulé. Toutes ces conneries qu'il fallait maintenant déménager parce que sans ça, ils ne seraient pas tout à fait les mêmes là où ils allaient. Et il fallait qu'ils soient les mêmes, les mêmes ailleurs. Il fallait que ça soit la même chose, mais juste dans un autre endroit. Il faudrait que les meubles retrouvent leurs affinités, que la musique sonne pareil, que la cuisine ait le même goût. Il faudrait que rien ne change. Ou alors en mieux...

Bon sang, comment faire pour rester les mêmes ? Il avait l'impression que chaque kilomètre qu'il s'apprêtait à parcourir l'éloignerait de lui-même. Il avait le sentiment qu'il allait se perdre en chemin. Partir, c'est mourir un peu... qu'il avait souvent entendu dire. Le truc, c'est que là, il ne savait pas très bien ce qui allait crever, et ça le faisait flipper.

 

Quand le dernier carton fut enfin calé, il se tourna vers elle qui n'avait pas bougé.

- Ça y est.

Alors, elle se leva, elle prit son sac et son enfant dans ses bras. Elle se prépara à partir, à monter dans le convoi, à rejoindre ses cartons, ses fringues, ses livres, ses meubles, son canapé, son...

- Mon fauteuil, cria-t-elle. On a oublié mon fauteuil !

Il se retourna, regarda le trottoir et le fauteuil rouge qui y était posé. Ils l'avaient oublié. Elle s'était assise dessus, et ils n'y avaient plus pensé.

- Mais il n'y a plus de place là...

- On ne peut pas le laisser ! Y'a pas moyen, on ne peut pas le laisser.

- On n'arrivera jamais à le faire tenir là-dedans. Ou alors, il faut virer des trucs.

Il était à bout de force. Il en était à ce stade où l'on a remplit le camion et où l'on ne peut plus revenir en arrière. Où l'on n'en a plus envie, où la seule énergie qu'il reste, c'est celle qui est censée nous faire avancer. Pas reculer. Pas enlever les cartons qu'on vient de charger.

- Qu'est-ce que tu voudrais enlever ? Là, ce sont les jouets du petit. On ne peut pas les laisser. Là, ce sont nos livres et nos BD...

- On ne peut rien enlever.

- Non.

- Et la table basse ? On s'en fout de la table basse, on l'avait achetée à Confo. On s'en fout, on en rachètera une.

- On l'a chargée presque en premier, la table basse. Elle est là-bas, tout en dessous. On ne peut plus y accéder...

- Alors, on va devoir le laisser ?

- Je crains que oui, ma douce. Je suis désolé.

 

Ils montèrent dans le camion. Elle installa le petit dans son siège, à moitié endormi, à moitié étonné. Il tourna la clé dans le contact, passa la première et sentit sous ses semelles le poids de leur cargaison qui décollait. Il avança sur ce boulevard qu'il avait si souvent arpenté et qui lui semblait aujourd'hui tellement étranger. La vue qu'il avait du haut de ce camion modifiait sa perception au point de lui faire croire qu'il n'avait jamais réellement vécu ici. Que le bistrot dans lequel ils s'étaient rencontrés, le platane sous lequel il l'avait embrassée, le rack auquel ils avaient si souvent accroché leurs vélos, l'école, la boulangerie, la cathédrale, la maternité... Tout ce qu'il voyait défiler du haut de ce mètre supplémentaire, c'était comme s'il l'avait juste rêvé. C'était comme si on lui reprenait ses souvenirs.

Il tourna la tête vers elle. Elle était bien là, elle. Bien réelle. Peut-être la seule chose tangible qui continuerait à lui parler de la même voix une fois qu'ils seraient là-bas. Le seul repère auquel il pourrait se raccrocher pour continuer à être celui qu'il était.

Elle n'avait pas dit un mot, fixant tout d'abord le rétroviseur dans lequel elle avait vu s'éloigner le vieux fauteuil rouge jusqu'à ne plus le voir. Relevant la tête ensuite, pour tenter de comprendre quel chemin serait le leur maintenant. Frondeuse, défiante même, face à ce qui les attendait.

- Tu y tenais tant que ça à ce fauteuil ? lui demanda-t-il pour rompre le silence et clore un chapitre qui devait l'être avant d'avoir tout à fait quitté cette ville.

- Je ne sais pas... C'était ma tante qui me l'avait donné.

- Et tu y étais attachée à ta tante ?

Elle n'en avait jamais tellement parlé de sa tante, ni même de ce fauteuil qui n'avait jamais servi qu'à entreposer les piles de linge à repasser.

- Pas plus que ça, en fait. Mais... enfin, tu sais...

- Oui, ma douce. Je sais...