suggestion box handle with care

 

Elle ne se souvenait plus sur quelle touche elle avait appuyé, ni qui elle avait appelé ce soir-là. La touche 1, c'était ses parents. La 2, c’était son frère (son demi-frère en fait, mais quand on n'est que deux pour faire une famille, on évite de compter à moitié). La 3, c’était lui, mais cette touche-là n'avait jamais servi. La 4, c'était son boulot. Elle n'avait pas appuyé sur la touche 4, ça elle en était certaine. Mais elle ne savait plus du tout chez qui le téléphone avait bien pu sonner cette nuit-là.

Après que ça soit arrivé, elle n'avait eu que du brouillard dans la tête. Il paraît que c'est comme ça quand l'adrénaline laisse la place à une sorte d'état de choc. Elle emporte avec elle des pans de mémoire. Dans Urgences, ils auraient peut-être parlé de « syndrôme post-traumatique ». C'est un SPT qu'ils auraient dit parce que ça paraît toujours un peu moins grave quand c’est traduit en abréviations. Dans Urgences, le docteur Carter l'aurait soignée et il l'aurait regardée avec compassion en lui disant « C'est qui le salaud qui vous a fait ça ? », ou un truc dans le genre... Peut-être même qu'il aurait posé sa main sur son épaule. Mais dans sa vie à elle, c'était juste du flou dans les souvenirs, et elle ne savait pas comment elle devait appeler ça, même en abrégé. Et le médecin des urgences, n'avait pas le regard tellement compatissant non plus. Alors le coup de la parole réconfortante et de la main posée sur l'épaule, c'était pas vraiment la peine d'y songer, in real life...

Elle ne se souvenait plus sur quel numéro de son téléphone elle avait appuyé. Mais peu importe, ils étaient arrivés. Ils l'avaient habillée et calée dans la voiture. Bien calée. Bien serrée dans une voiture trop petite pour tous les contenir en même temps. Après, ça se mélange un peu, l'hôpital, la police. Son père qu'elle entend expliquer au flic que le gars qui a fait ça est un malade, un enfoiré, et qu'il faut l'enfermer ce connard, qu'il faut pas qu'il s'en sorte comme ça. Qu'on n'a pas le droit de faire ça et de s'en sortir. Que ça serait dégueulasse et qu'il faut qu'ils fassent leur boulot, bordel.

C'est flou, mais elle se souvient tout de même un peu de lui qui débarque comme un fou sur le petit matin. Et pourtant, il n'habite pas la porte à côté, lui. 200 kilomètres, c’est pas rien. Elle ne sait pas qui l'a appelé, peut-être son frère, ou bien sa mère. Ou alors la touche 3 du téléphone. Elle se souvient lui avoir demandé ce qu'il faisait là et lui de répondre « comment ça qu'est-ce que je fais là ?!? ». Comme si c'était évident qu'il se devait d'y être quand elle-même ne savait pas que ça l'était.

Et là, il avait débarqué en plein commissariat avec l'air d'un homme qui ne supporte pas qu'on lui ait fait du mal à elle. C'était flou dans sa tête, mais ça y était. Lui, qui l'avait embarquée dans sa voiture quasi-neuve après que le flic lui ait fait signer tout un tas de papiers. Qui l'avait assise sur le siège en cuir beige en faisant gaffe à ne pas appuyer là où ça faisait mal, qui lui avait attaché sa ceinture, qui avait baissé le son de la musique, qui avait soigneusement évité de fumer, qui lui avait dit « Si tu veux, tu peux dormir maintenant ».

 

 

[Fiction - je précise pour pas que vous vous inquiétiez]